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Xavier Emmanuelli : «J’ai une âme de sauveteur»

Le « French doctor », cofondateur de MSF puis du Samu social, s’estime « au seuil de l’éternité ». Il revient sur sa carrière et livre son testament spirituel.

Dans un essai très intime, Au seuil de l’éternité (Albin Michel), Xavier Emmanuelli raconte toute une vie passée à tenter de comprendre le « langage de l’âme » et les corps en souffrance. Il explique sa passion pour la médecine d’urgence, sa curiosité pour la mort et son optimisme sur tout ce qui reste à venir. Retour sur une carrière hors du commun.

PANORAMA DU MÉDECIN : Vous semblez avoir été fasciné dès l’enfance par la médecine. Comment s’est développée votre vocation ?

DR XAVIER EMMANUELLI : Je suis fils de médecin généraliste. Ou plutôt, devrais-je dire, médecin de famille car mon père faisait partie de ces médecins de l’ancien temps : avant la technique, les grands hôpitaux, le Samu… Ces médecins qui étaient à la fois très puissants et très isolés. Mon père me parlait de l’aspect clinique, mais aussi de ses référents, des personnes que je considérais comme des demi-dieux : Henri Dunant, Albert Schweitzer, Claude Bernard… Il m’a donc paru tout naturel de faire médecine.

Pourquoi avoir choisi de devenir urgentiste ?

L’urgence est la seule spécialité qui me soit parue évidente. J’ai fait beaucoup de remplacements et j’ai réalisé que ce que je préférais, c’était tous ces actes effectués dans l’isolement et durant lesquels vous êtes puissant. Quand un malade souffre de colique néphrétique par exemple, vous lui faites une piqûre et votre malade est ressuscité. Vous êtes payé comptant, en quelque sorte. En tant que médecin dans la marine, j’ai aussi connu l’urgence et l’isolement et j’ai aimé ça : tous ces gestes, en contradiction avec ceux de la médecine générale, qui demandent du temps et dont on n’observe pas le résultat tout de suite. Cette médecine de l’urgence était très différente et c’était celle que je préférais. Mais j’ai également adoré travailler en équipe, dans des hiérarchies comme le Samu, où l’on travaille selon des procédures. Avoir connu les deux a été un privilège.

Pendant cinq ans, vous avez exercé comme médecin de prison, à Fleury-Mérogis. C’est une forme de médecine d’urgence ?

Absolument. C’est aussi un endroit où il reste beaucoup de luttes à mener. Nous avons déjà connu une victoire, en 1994, lorsque le personnel médical de la prison a cessé de dépendre de l’administration pénitentiaire et que l’hôpital de référence est devenu sa tutelle. Je me suis battu pour ça et je considère que c’est une grande avancée. À présent, un autre combat s’impose : la prison n’est pas une réponse satisfaisante à la souffrance psychique et à la psychiatrie. La prison n’est pas un établissement de santé. C’est un endroit où on punit, où on réinsère. C’est aussi un endroit où on soigne, mais pas a priori.

Urgentiste, vous avez participé aux débuts du Samu, puis au lancement de Médecins sans frontières (MSF) avant de créer le Samu social. Faut-il y voir une âme de sauveur ?

J’imagine que tous les médecins ont une âme de sauveur et ça ne me déplaît pas. Mais en ce qui me concerne, j’ai plutôt une âme d’homme d’action qui souhaite voir ses actes se réaliser. D’ailleurs, lorsque j’étais jeune médecin, je voulais être un « bon médecin ». Plus qu’un sauveur, je crois que j’ai une âme de sauveteur. Oui, c’est plutôt comme ça que je vois les choses : le médecin urgentiste réalise des sauvetages...

C’est dans cet esprit que vous avez débuté au Samu, structure qui fait entièrement partie du paysage sanitaire aujourd’hui et qui fut, pourtant, violemment contestée lors de sa création. Pourquoi ?

Un certain nombre de médecins– en particulier des médecins hospitaliers – n’a pas du tout aimé l’idée que des sortes de médecins voltigeurs sortiraient de leur environnement familier – avec un diagnostic lent, des examens de laboratoire à portée de main… – pour faire ce qu’ils considéraient comme étant de la médecine de crise, bonne en temps de guerre mais pas dans un pays aussi bien doté en structures sanitaires que le nôtre. Pour eux, il s’agissait d’une médecine d’environnement précaire. Ils avaient raison, mais ce qu’ils ne comprenaient pas, c’était la notion d’urgence. Je dois tout de même reconnaître que le fait que ces nouveaux médecins de l’urgence soient issus de la médecine de guerre et qu’ils aient cherché à transposer dans le monde civil, et sans beaucoup de diplomatie, les procédures, les manières de penser et les philosophies de l’action en temps de guerre, a pu causer quelques malentendus…

Vous reconnaissez-vous dans l’action humanitaire telle qu’elle est menée aujourd’hui ?

C’est toujours la même chose : à l’époque on est pionnier. Puis les ONG comme MSF deviennent des institutions, et « humanitaire » devient un métier qui n’a plus grand-chose à voir avec ce temps où nous étions très isolés sur le terrain, avec très peu de moyens de communication et de logistique. Notre travail de l’époque n’était d’ailleurs pas très reconnu. Sur ce point, le prix Nobel accordé à MSF [en 1999, Ndlr] a changé beaucoup de choses. Je n’irai pas jusqu’à dire que les humanitaires sont devenus des mandarins, mais ce sont désormais des institutionnels. Quoi qu’il en soit, MSF reste et restera ma famille.

 Par moment on distingue dans votre livre une certaine nostalgie quant à l’évolution de la relation médecin-patient. Qu’est-ce qui vous manque ?

La relation médecin-patient s’est fortement dégradée. Nous avons perdu en relationnel ce que nous avons gagné en technologie et en puissance. Je ne dis pas que les soignants sont pires qu’avant, mais ce temps passé à tenir la main d’un agonisant, où je pouvais lui parler, ce n’était pas du temps perdu. Or, je ne sais pas où il est passé et je le regrette. Mais je suis convaincu que nous retrouverons ce temps d’accompagnement, fraternel, car il manque aux médecins comme aux malades.

La mort aura été omniprésente durant votre carrière, plus encore sans doute que dans celle de la plupart des médecins. Comment gériez-vous cette proximité ?

La mort est omniprésente quand on est médecin réanimateur, mais je ne l’ai pas gérée. C’est une question intime, métaphysique. Certains appliquent aveuglément les procédures. D’autres, comme moi, se posent des questions d’ordre éthique, mais également métaphysique. Beaucoup de mes camarades ont d’ailleurs compris qu’un bouleversement psychique se produisait quand on côtoie cette dangerosité et sont devenus psychiatres. La mort est un phénomène naturel. Mais parce qu’il montre notre finitude, notre civilisation a du mal à l’encaisser. Tout se passe comme si nous étions une machine indéfiniment réparable. On préfère passer sous silence le fait qu’à un moment, la machine ne se répare plus. La mort disparaît de notre paysage, ce qui crée une contradiction pour les gens qui sont à son contact : on n’en parle pas, mais elle est bien là. La problématique doit donc être résolue de manière personnelle. C’est ce qui m’est arrivé et c’est comme ça que j’ai débouché sur une réflexion d’ordre philosophique, puis métaphysique.

Comment faites-vous cohabiter votre culture scientifique et votre foi ?

Ce n’est pas si difficile. Vous savez que la terre tourne autour du soleil, ce qui ne vous empêche pas de parler du « coucher » et du « lever » du soleil. Vous savez bien que, scientifiquement, les choses ne se passent pas comme ça, mais cela correspond à votre perception. On peut faire cohabiter plusieurs sensations aussi vraies et perceptibles les unes que les autres sans qu’elles deviennent des paradoxes. J’ai la foi parce que je cherche le sens de notre vie, de notre souffrance, de notre sexualité, de notre mort… Je ne dis pas que j’ai trouvé, mais je cherche. En même temps, je vis dans un monde logique, cartésien, matérialiste, qui me donne d’autres approches. Les deux ne sont pas incompatibles. Le tout est de ne pas être schizophrène…

Finalement, c’est une approche holistique de la médecine que vous prônez. Cela vous a-t-il conduit à étudier d’autres types de médecines que la médecine occidentale ?

Depuis le XVIIIe siècle et Descartes notamment, on perçoit l’organisme comme une machine, ce qui a permis de faire des progrès considérables. C’est une réalité : le coeur est une pompe, les poumons sont un soufflet, le foie et les reins, des filtres… Mais à la différence de la mécanique industrielle, toute mécanique humaine produit et réclame quelque chose : du sens et de l’amour. Le corps est une machine, mais avec une finalité. La médecine occidentale s’occupe du côté matériel des choses – et avec quel brio ! –, mais pas de la finalité. Or, ce que les gens demandent, c’est justement cet accompagnement, ce sens, cet amour. Je crois donc que nous sommes obligés de nous intéresser à d’autres façons de penser la médecine, de garder l’esprit ouvert pour comprendre comment d’autres ont pensé notre discipline afin que chaque sujet se sente une personne unique avec son expérience, sa destinée.

Dans votre livre, vous accordez une grande place aux rêves et à leur signification. Comment procédez-vous à leur interprétation ?

J’aurais dû me faire accompagner, mais je ne l’ai pas fait. C’est un tort, mais je suis un homme d’action et je n’avais pas le temps. En revanche, j’ai beaucoup réfléchi sur ce sujet. Je crois que ce sont les juifs qui considèrent qu’un rêve non interprété est une lettre non lue. J’aime beaucoup cette idée. Il existe des symboles qui vont et viennent. Ils ne sont pas forcément tous décryptables, mais quelque chose se dit, c’est un langage dans un monde de symboles. Depuis tout jeune, j’essaie d’interpréter, de comprendre ce langage. C’est pour cette raison que je me suis intéressé à Freud, évidemment, mais surtout à Jung et à ses rêves archétypaux, considérés comme des invariants de l’humanité. Je ne suis pas un expert, mais je suis attentif au réveil et j’arrive à repérer des choses intéressantes. Il y a des rêves absurdes, bien sûr, mais également de grands rêves, des constantes de l’humanité.

Le sujet principal de votre livre reste l’imminence de la mort, que vous appelez « le passage ». Vous semblez l’aborder avec une grande sérénité…

Il y a tellement longtemps que je pense à la mort, que je vois mourir des gens autour de moi, y compris des gens que j’aimais, que je me dis que, de toute façon, c’est ce qui m’attend, à courte échéance maintenant. Je n’ai aucune angoisse face à la mort. Je dirais même que, parce que je suis croyant, j’ai une certaine curiosité. L’action de mourir, c’est très facile. C’est ce que j’appelle « le mourir » qui est difficile : le cheminement est compliqué ainsi que la souffrance qui peut l’accompagner. Mais je différencie bien la mort du mourir. Dans l’univers, ce qui me paraît le plus improbable, c’est le rien, le néant. L’univers c’est l’être, la vie, sous une forme ou sous une autre. C’est Spartacus qui, dans un film de Kubrick [Spartacus, 1960, Ndlr], clame : « Je n’ai pas eu peur de naître, je n’aurai pas peur de mourir ! ». Je ne crois pas au rien. Cette idée me heurte. On verra bien, mais de toute façon, je suis sûr que cela ne me concernera pas.

 

REPÈRES

En 1971, Xavier Emmanuelliest l’un des13 médecins fondateurs de l’ONG Médecins sans frontières,qui recevra le prix Nobel de la paix en 1999.

En 1993, il crée le Samu social, dont les équipes mobiles vont à la rencontre des sans-abri de Paris, avant que leur action ne s’étende à d’autres villes de France et du monde. Courtisé par les politiques, il devient secrétaire d’État chargé de l’Action humanitaire d’urgence sous les gouvernements Juppé (1995-1997).

 

Avant d’être ôté par le vent

« Au seuil de l’éternité », c’est cette toile de Van Gogh peinte l’année de sa mort. Un vieil homme, assis sur une chaise, le dos courbé, enfouit sa tête dans ses deux poings crispés. Annonce sans équivoque de la mort, cette représentation tragique des derniers instants d’un inconnu prend une tout autre dimension dès lors que l’on s’interroge sur l’intensité de sa vie intérieure : cet homme existe tant que nous l’observons penser.Au seuil de l’éternité, c’est aussi le titre de l’essai autobiographique de Xavier Emmanuelli. Un choix à la fois grave et malicieux pour ce French doctor accro à l’urgence qui côtoya la mort durant toute sa carrière et ose à présent se dire « curieux » de ce qui reste à venir. Xavier Emmanuelli avait pour habitude, « au seuil des crises, au départ des missions incertaines », de laisser à ses proches de petits mots d’adieux qu’il déchirait dès son retour. En confiant au lecteur 238 pages de testament spirituel, il accepte cette fois de ne plus pouvoir faire marche arrière.

Au seuil de l’éternité, de Xavier Emmanuelli (Albin Michel). 


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