Dans un essai percutant, la philosophe dénonce la tyrannie de la maternité, qui tend à renvoyer les femmes à la maison.
Non, la maternité n’est pas forcément le Saint-Graal de la femme, affirme Élisabeth Badinter dans « Le Conflit, la femme et la mère » (Flammarion), et depuis la polémique ne faiblit pas. Tant mieux : la philosophe, qui regrette l’absence de figures féministes fortes, souhaitait relancer le débat sur les droits des femmes.
PANORAMA DU MÉDECIN : Culturellement, on associe l’image de la femme à celle de la mère. Votre titre annonce d’emblée un conflit. Pourquoi ?
ÉLISABETH BADINTER : Parce que j’ai repéré deux données contradictoires. D’un côté, dans notre société individualiste et hédoniste, notre objectif en tant que femme est d’y trouver notre propre épanouissement. De l’autre, depuis que la contraception existe et que l’acte de procréation est devenu « volontaire », on rend la femme qui choisit de devenir mère encore plus responsable de l’enfant, dans la mesure où elle aurait pu ne pas le faire. Le « moi d’abord » est remplacé par « l’enfant d’abord » : on veut le meilleur pour lui. Or, depuis trente ans, les obligations qui pèsent sur la femme, pour être considérée comme une bonne mère, ont considérablement augmenté, rendant plus difficile encore la conciliation entre les intérêts de la femme et ceux de la mère, qui se confondent à ceux de l’enfant. Évidemment, la conciliation a toujours été compliquée, mais on est passé d’une simple tension dans les années 1970 à un véritable conflit, avec l’arrivée de la crise économique : dès lors que l’emploi devient plus difficile à trouver, qu’il est souvent stressant, peu gratifiant, voire sous-payé – en particulier pour la femme –, on observe de la part de certaines une désaffection à l’égard du travail et un repli vers la maternité perçue comme beaucoup plus gratifiante. C’est une réaction légitime, et certaines y trouvent leur compte. Mais, pour d’autres, le retour sur le marché du travail n’en est que plus difficile. La société nous somme de nous épanouir, tout en nous demandant de nous oublier complètement pour devenir mère : pour moi, il y a conflit.
Vous écrivez que les femmes qui décident de ne pas avoir d’enfant y ont souvent davantage réfléchi que les autres. Est-ce en raison de ce « conflit » ?
Certaines femmes intègrent plus que les autres la somme des devoirs maternels et la notion de mère parfaite, seule maternité possible à leurs yeux. Je pense à l’Allemagne ou à l’Europe méditerranéenne par exemple. Si ces femmes réalisent qu’elles ne pourront pas devenir ce type de mère tout en conservant leur activité professionnelle, leur niveau de vie et leur liberté, elles choisissent de ne pas avoir d’enfant du tout. C’est une solution minoritaire, mais suffisamment importante dans certains pays pour qu’on y réfléchisse. En Allemagne – où le désir d’enfant a beaucoup baissé –, cela concerne 26 % des femmes, 38 % chez les plus instruites. D’autant que ce style de vie, inimaginable il y a encore quarante ans, commence à s’imposer en Europe comme une possibilité pour les filles de cette société individualiste dans laquelle nous vivons.
Ces femmes entament-elles une « grève des ventres » ?
La « grève des ventres » était une revendication politique et malthusienne du début du XXe siècle. Aujourd’hui, il s’agit d’une grève que je qualifierais d’intime et qui n’a plus rien de politique. Les pays industrialisés n’ont pas bien réalisé que chaque femme, sans le vouloir, détient une petite bombe atomique. Pas un État ne peut se permettre de voir disparaître sa population, or les Allemands ont calculé que s’ils ne contraient pas leur chute démographique leur pays aura disparu dans un siècle. C’est une des conséquences de la liberté de procréer et la réponse personnelle de chaque femme au poids de la mère parfaite.
À quoi doit ressembler cette « mère parfaite » ?
Elle fait passer l’enfant avant tout. Depuis une trentaine d’années, les messages sanitaires – de l’OMS et de l’Unicef notamment – promeuvent un rapport quasi fusionnel entre l’enfant et sa mère durant les six premiers mois. Parce que plusieurs études – plus ou moins discutables – vantent les bienfaits du lait maternel, l’OMS conseille aux femmes d’allaiter à la demande, jour et nuit. Plusieurs voix s’élèvent pourtant pour tempérer ces études. Mon objet n’est pas de critiquer l’allaitement maternel : pour certaines, c’est un choix, parfois même une évidence et une source d’épanouissement. Mon but est que l’on n’impose pas aux femmes un modèle unique, en particulier un modèle qui contribue à maintenir la femme au foyer, dans un tête-à-tête avec son bébé. Or, face à un tel discours moralisateur, notamment de la part de certains soignants militants de l’allaitement, il est très difficile pour une jeune mère de faire son propre choix. À mes yeux, le processus de culpabilisation commence dès lors qu’on fait savoir à une femme qui vient d’accoucher qu’elle ne peut pas refuser « le meilleur » pour son bébé. Il y a plusieurs modèles de mère, et ce n’est pas parce qu’on reste dix-huit mois à la maison qu’on sera meilleure que celle qui donne le biberon et reprend son travail. L’allaitement est un choix intime qui appartient à chaque femme et qui ne nous regarde pas.
Vous insistez dans votre livre sur l’influence de la Leche League, association de promotion de l’allaitement maternel, sur les politiques de l’OMS notamment. En France, pourtant, on en entend peu parler
Ce mouvement est très mal connu en France, où il a d’ailleurs eu du mal à s’implanter. Dans les années 1970, lorsque les premiers groupes sont apparus en France, ils ont suscité la méfiance, et certains y ont même vu un mouvement sectaire. Les représentants de la Leche League ont alors choisi de ne pas mettre ce sigle en avant. Il n’en reste pas moins que ses membres sont des militantes de l’allaitement, avec en arrière-fond une vision de la place de la femme dans la société très traditionnelle. Je ne les comparerai pas pour autant aux militantes de la Leche League américaine, bien plus radicales et traditionnalistes. Bien qu’elles se disent respectueuses des libertés de la femme, elles ont réussi un coup de génie : convaincre l’OMS de la nécessité de préconiser l’allaitement. Elles sont parvenues à faire de cet acte de militantisme politique un objectif de santé publique.
Vous regrettez le retour d’un discours naturaliste régressif. Pourtant, depuis plusieurs années, l’écologie est plutôt perçue comme une source de progrès…
Je ne fais pas le procès de l’écologie, qui constitue un nouveau mode de vie et va de pair avec une vision progressiste de la société. En revanche, je me moque de l’écologie radicale, souvent régressive, notamment pour les femmes. Proposer aux femmes de revenir aux couches lavables me semble une aberration. Comment peut-on penser imposer un poids supplémentaire aux tâches des femmes ?
On en arrive à la parité hommes-femmes. Pourquoi l’enfant est-il, selon vous, « le meilleur outil de la domination masculine » ?
Ce modèle qui promeut la fusion mère-enfant exclut, de facto, le père, relégué à un rôle de figuration. Je comprends que dans le contexte économique actuel, les femmes restent un ou deux ans à la maison, auprès de leur enfant. Mais après ? Il est très difficile de reprendre une activité après avoir décroché du monde du travail. Au mieux, les femmes reprennent à temps partiel, comme aux Pays-Bas et en Scandinavie. Ne nous étonnons pas ensuite du fait que l’écart des salaires ne se réduise pas entre hommes et femmes. En Europe, les Françaises demeurent celles qui travaillent le plus à temps complet avec un enfant, mais ce choix est critiqué, et je vois bien la pression qui pèse souvent sur elles.
Les pays scandinaves, où les politiques familiales sont particulièrement développées, représentent-ils le paradis des femmes ?
Les politiques familiales « amies des femmes » sont l’un des facteurs qui influencent leur comportement à l’égard de la maternité. Elles sont essentielles, mais elles ne suffisent pas. Les mentalités, les valeurs d’une société, sa représentation de la mère jouent également beaucoup. Les politiques scandinaves sont sans doute les plus élaborées au monde : ce sont les premières à avoir tenté d’impliquer les pères, en leur offrant la possibilité de prendre un vrai congé parental. Néanmoins, dans ces pays où les congés maternels sont très longs – plus d’un an –, je m’interroge sur la marge de manoeuvre des femmes. Une Suédoise peut-elle réellement stopper l’allaitement, reprendre son travail trois mois après l’accouchement et placer son enfant en crèche ? Ce serait très mal vu… Tout comme il est très mal vu de demander une péridurale. Autre exemple : la Norvège est le pays où les femmes allaitent le plus au monde et le plus longtemps. Quasiment 100 % d’entre elles font ce choix. Mais s’agit-il vraiment d’un choix ? Les femmes ont des désirs divers, respectons-les.
Les droits des femmes seraient donc en danger. Que pensez-vous du rapport de l’Igas sur l’IVG ?
Officiellement, aucun gouvernement, de droite comme de gauche, ne songerait à remettre en cause la loi sur l’avortement. Mais en pratique, partout, on coupe les moyens aux centres qui le pratiquent. On a même fermé des centres autour de Paris et des grandes villes, là où les filles en ont le plus besoin. Je regrette qu’il n’y ait pas de grand débat public sur la question de l’avortement. Malheureusement, la parole féministe est devenue inaudible parce qu’il est devenu impossible de parler au nom de toutes les femmes. Le seul sujet sur lequel les féministes s’accordent ce sont les femmes victimes. C’est un sujet crucial, mais je ne crois pas qu’il soit bon de réduire la cause des femmes à celle des victimes. Les femmes et les féministes doivent se faire entendre, pour rappeler aux politiques leurs responsabilités, pour obtenir la construction de crèches… Le féminisme manque d’unité et d’une figure suffisamment puissante pour en imposer aux politiques. Quant à la nouvelle génération, elle n’a pas pris la relève, sans doute parce que, comme toutes les autres, elle a fait le procès des mères…
Vous attendiez-vous à une telle polémique autour de votre livre ?
Pour moi, peu importe la polémique. L’essentiel est d’avoir pu rappeler aux femmes que les spécialistes de l’enfance sont là pour dire ce qu’ils savent à un instant T, mais que ces quarante dernières années, tout a été dit et son contraire, sur l’allaitement, le biberon, les moyens de prévention de la mort subite du nourrisson… Les jeunes femmes doivent savoir qu’elles sont libres, et je serai heureuse si je peux les aider à développer un avis critique. La bonne mère est celle qui parvient à faire la part entre les besoins de l’enfant et ses désirs personnels. Quant à la mère parfaite, c’est un mythe.
On l’a accusée de tous les maux : détourner les femmes de la maternité, les dissuader d’allaiter, défendre l’industrie du biberon, détester les enfants (elle en a trois)… Pour certains, Élisabeth Badinter ne mérite même plus l’étiquette de « féministe ». Et pourtant, son dernier essai, Le Conflit, la femme et l’enfant, tente au contraire d’imposer l’idée qu’il y autant de manières d’être femme que de porteuses des chromosomes XX et de rassurer celles qui ne se reconnaîtraient pas dans le modèle dominant.« Les femmes de ma génération ont refusé d’être comme leur mère et ont choisi l’indépendance. Nos filles ne font pas de cette indépendance la priorité de leur vie, trouvent que nous avons été consuméristes à l’excès et que nous n’avons pas obtenu les résultats que nous attendions », constate sans amertume Élisabeth Badinter : elle attend la relève.
Le Conflit, la femme et l’enfant,d’Élisabeth Badinter (Flammarion).
COMMENTAIRES RECENTS
Posté dans Pourquoi Marine Le Pen cartonne chez les médecins
par X14
Posté dans Pourquoi Marine Le Pen cartonne chez les médecins
par firietsch
Posté dans Pourquoi Marine Le Pen cartonne chez les médecins
par jcgyn
Posté dans Les libéraux du 15, trop bien payés ?
par sybermnic
Posté dans Les effets bénéfiques de l’exercice passent par une autophagie musculaire induite par BCL2
par Callis